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(Version 2)

Olivier Bruley

(L’auteur se réserve le droit de censurer les commentaires qui seraient injurieux ou méprisants, qui se réduiraient à d’inutiles manifestations de colère ou de mauvaise humeur, ou dont la syntaxe et l’orthographe seraient trop fautives pour être d’hommes vraiment capables de donner sens et forme à leur pensée, ce qui se conçoit bien s’énonçant clairement, comme chacun sait. Il rappelle que les plus sots de ses lecteurs, s’il en a, sont priés de se taire, ainsi que les éternels indignés, croit-il bon d’ajouter. Il est enfin toujours prêt à être détrompé, mais à condition, bien sûr, qu’on lui montre son erreur, au lieu de seulement la lui reprocher.)

08/04/2006

08/04/06 - 03:47

Comment peut-on être français ?


Le titre du roman de Chahdortt Djavann, Comment peut-on être français ? (Flammarion, 2006), est naturellement un souvenir des Lettres persanes. Montesquieu est d’ailleurs si cher à l’auteur que c’est précisément à lui que son personnage, Roxane, une Iranienne venue s’installer à Paris sans d’abord parler un traître mot de français (comme ce fut d’ailleurs le cas de Chahdortt Djavann elle-même), décide, après avoir appris notre langue dans les textes de nos plus grands auteurs, d’écrire des lettres, pour s’exercer, de nouvelles Lettres persanes, en quelque sorte, leur suite, près de trois siècles plus tard. La première lettre commence par ces mots : « A mon cher géniteur, Monsieur de Montesquieu ». La Roxane de Chahdortt Djavann se reconnaît en effet tellement dans celle de Montesquieu qu’elle imagine ne faire qu’une avec elle et avoir été créée par lui. « Apprendre que sa créature imaginaire était devenue un être réel après trois siècles lui ferait sûrement plaisir. Sa Roxane rebelle, indépendante, empoisonnée en 1720, ressuscitée en 2000 à Paris ! […] Oui, elle écrirait à Montesquieu, peu importaient les trois siècles qui les séparaient. Ne lui avait-il pas fait écrire des lettres, lui ? Dans la dernière lettre de Roxane, celle par laquelle les Lettres persanes s’achevaient, dans cet esprit révolté dont la plume de Montesquieu avait doté le personnage de Roxane, dans cet esprit-là Roxane se reconnaissait, si bien qu’on aurait pu croire que les deux Roxane ne faisaient qu’une, mais vivant à trois siècles d’intervalle dans des conditions différentes. La première, dans la tête, sous la plume de Montesquieu en 1720, la Roxane imaginaire, et la deuxième en 2000, la Roxane réelle. » Mais, si la Roxane réelle appelle Montesquieu son géniteur, c’est peut-être aussi parce que, en étant le destinataire des lettres dans lesquelles elle peut enfin s’exercer, malgré son grand isolement dans notre pays, à parler une langue qu’elle veut s’approprier, celui-ci la fait naître une seconde fois, c’est-à-dire devenir véritablement française. Comment, en effet, peut-on être français ? Peut-être d’abord, tout simplement (mais, en l’occurrence, cela est rien moins que simple), en parlant le français : « Elle savait qu’elle ne serait jamais française par le sang ou par la terre ; elle voulait l’être par la langue. C’est dans la langue que tout s’enracine, se disait-elle. Si les Français ne parlaient pas français, ils ne seraient pas des Français. Sa patrie à elle serait la langue. » Si Roxane veut parler français, ce n’est donc pas seulement pour communiquer, mais bien, avant tout, pour être, pour être française. « Elle ne voulait pas de cette langue comme d’un simple outil de communication, elle voulait accéder à son essence, à son génie, faire corps avec elle ; elle ne voulait pas seulement parler cette langue, elle voulait que la langue parle en elle. Elle voulait s’emparer de cette langue et que cette langue s’empare d’elle. Elle voulait vivre en français, souffrir, rire, pleurer, aimer, fantasmer, espérer, délirer en français, elle voulait que le français vive en elle. Roxane voulait devenir une autre en français. »


Dans ses lettres, Roxane ne nous fait pas seulement voir de la France, avec son regard neuf, ce que nous autres plus anciens Français qu’elle ne voyons plus depuis longtemps. Elle nous montre aussi son propre pays (mais qui la désappropriait d’elle-même), l’Iran, qu’elle a dû fuir, pour vivre : « Si je n’avais dû être que ce que faisaient de moi mon époque et mon pays, dit-elle, je serais morte ». Mais quelle renaissance, en France ! « En un an, écrit Roxane, j’ai appris plus que je n’aurais pu apprendre en toute une vie en Iran. » Car entre son ancien pays et le nouveau, il y a un monde : « Le voyage de l’Iran à Paris n’était pas simplement un déplacement dans l’espace et un changement de pays, mais surtout un voyage dans le temps. » Et quel bond dans le temps ! Roxane écrit à Montesquieu que « l’Iran d’aujourd’hui a encore du retard par rapport à la France de [son] époque » ! L’islam et les ‘‘mollaks’’ maintiennent le pays dans une telle barbarie que les sentiments et les relations les plus élémentaires, les plus indispensables, n’y ont plus même cours (et, longtemps, civilité voulut dire civilisation) : « En Iran, les plaisirs et les joies sont toujours graves et sévères, et on n’y goûte qu’en risquant d’être puni par l’autorité. Ni les femmes ni les hommes n’ont la gaieté des Français. Ils n’ont point de liberté d’esprit. La vraie amitié n’existe plus (je souligne). Les gens sont retirés dans leur famille et, même dans leur maison, ils n’ont point la liberté de goûter aux plaisirs de la vie. » Mais mes quelques lecteurs, qui sont homosexuels, pour la plupart, verront mieux encore le gouffre qu’il y a entre la France et l’Iran, entre le Moyen-âge et nos jours, entre la barbarie islamique et la civilisation européenne, dans ce court extrait de la lettre IX que Roxane écrit à Montesquieu et traitant de l’homosexualité, de la pédophilie et de la polygamie : « En France règne la liberté. Saviez-vous par exemple que l’homosexualité est légalisée dans votre pays ? En Iran, c’est un crime, tant selon la loi que dans la mentalité des gens. En revanche, la pédophilie est un crime dans votre pays, alors qu’en Iran, comme dans beaucoup de pays musulmans, les fillettes sont bonnes à marier dès l’âge de neuf ans. La polygamie est interdite dans votre pays, comme elle l’était auparavant, tandis qu’en Iran elle est pratiquée encore aujourd’hui. Les pays démocratiques et les pays de l’islam ont des lois si différentes qu’on croirait que mille ans les séparent. »


Un très bel article sur Comment peut-on être français ? dans le blogue Nouvelle Langue Française : Quand la lumière vient d’Iran.

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