18/01/2006Nouvelle Langue Française
Les blogueurs ne manquent pas. Les blogueurs dignes d’intérêt sont plus rares. En voici pourtant un, que Juan Asensio nous présente comme un « anatomiste opérant sur la table de dissection de la Nouvelle Langue Française ». Nouvelle Langue Française, tel est en effet le titre du blogue qu’à mon tour je vous invite à lire (il est sous-titré : Dissoudre l’idéologie qui génère la nouvelle langue française). Son auteur, qui se fait appeler Arouet le jeune, présente son blogue par ces quelques mots : « L’Allemagne nazie a eu la LTI (Lingua Tertii Imperii) ; la Russie soviétique, la TFT (toufta) ; le communisme et les pays où il a régné, la novlangue ; les organisations socialistes ou autres, la langue de bois ; la France a aujourd’hui sa NLF ou Nouvelle Langue Française, la langue écran ou herse ou camisole de force des bien pensants qui, en nous imposant des mots frelatés, veulent nous interdire de saisir le réel et de le penser. » La NLF est une fausse monnaie. Notre blogueur s’est fixé pour but de révéler la réalité de fer que recouvre de feuilles d’or la Nouvelle Langue Française. ‘‘Dorer les fers’’  : le tout premier billet du blogue est précisément consacré à cette expression aujourd’hui désuète (elle est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, mais plus dans le Trésor de la Langue française. « Pourtant, nous dit Arouet le jeune, rien n’est plus commun que les fers dorés. Représenter la tyrannie ou la réduction du plus grand nombre à l’esclavage comme une avancée de la démocratie ou un grand pas de l’humanité vers le bonheur collectif ou peindre la servitude sous les couleurs de la liberté a été sans aucun doute l’activité essentielle des intellectuels bien pensants du Siècle des Ténèbres (le XXe siècle). C’est ainsi que le communisme a été qualifié d’humanisme, que le socialisme national est apparu sous la plume de quelques écervelés comme un nouveau romantisme, que le tiers monde a été peint comme l’avenir de l’humanité, que l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix. »
A propos de l’islam, l’article consacré au mot islamisme est tout à fait passionnant. On y apprend que les mots islam et islamisme, entre lesquels, comme chacun sait, on nous exhorte chaque jour à ne pas faire d’amalgame, sont en réalité strictement synonymes, et cela depuis 1697 (1). Evidemment, le blogueur est conscient de l’objection qu’on pourrait lui faire que les « mots évoluent en fonction des événements ». Le Petit Larousse tient d’ailleurs compte de cette évolution. Mais la remarque que fait à ce sujet l’auteur de Nouvelle Langue Française en dit long sur le sérieux de ce dictionnaire : « De fait, dans l’édition de 1992 du Petit Larousse (en grand format), islamisme est suivi de deux acceptions : ‘‘1. Vieilli. Religion musulmane, islam. 2. Mouvement politico-religieux préconisant l’islamisation complète, radicale, du droit, des institutions, du gouvernement dans les pays islamiques’’. On est en droit de juger étrange que la maison Larousse ait décidé de son propre chef que le sens ‘‘islam’’ d’islamisme, sens établi neuf ans plus tôt dans le Trésor de la Langue française, était vieilli. Une acception est vieillie ou désuète quand elle n’est plus attestée depuis un siècle. Un sens qui vieillit en moins de dix ans, cela ne s’est jamais vu dans aucun dictionnaire du monde, sur quelque langue qu’il porte. »
L’article consacré au glissement de sens de sentiment d’insécurité m’a même rassuré sur moi-même. Je me suis rappelé que si, parfois, je ne me sentais pas en sécurité (oui, même dans ma petite ville de province, cela arrive), c’était d’abord parce que je savais que je ne l’étais pas, non parce que je le croyais. Sentiment d’insécurité a eu le sens de ‘‘conscience (ou connaissance) de la réalité d’une chose’’ avant de signifier, dans la NLF, « quelque chose comme ‘‘émotion irraisonnée’’, ‘‘fantasme’’ ou ‘‘fruit d’une peur incontrôlée’’ ou ‘‘produit frelaté de l’imaginaire collectif’’ ». Pour la NLF, sentiment d’insécurité « n’est pas la connaissance qu’un citoyen éclairé a du réel, il s’est dégradé en désordre mental. Emotivité excessive, représentation prévalente, activité psychique dirigée qui n’est plus libre, il est l’expression visible d’un trouble mental. Les citoyens qui s’évertuent à connaître les réalités et à y donner un nom juste sont des dérangés mentaux. Ils ne dérangent plus les puissants : la langue transformée en camisole de force verbale les condamne à se taire ». Mais en réalité, nous ne sommes pas fous. Nous sommes seulement conscients de ce qui se passe.
(1) « En français, écrit Arouet, islam et islamisme sont synonymes, et cela depuis 1697, quand d’Haberlot, professeur au Collège de France, a, dans sa Bibliothèque orientale, formé islamisme, en ajoutant le suffixe isme au mot arabe islam, le francisant de fait, parce que, de tous les noms désignant des religions, islam était le seul qui ne fût pas terminé par isme. » |