11/01/2006Que la fête commence… (1)
SATIRE
Il y avait hier ce film à la télé,
Qui me fait chaque fois, peut-être pas hurler,
Mais rire de bon cœur : Que la fête commence… (2)
Dans une scène un duc, celui de la Régence,
Philippe d’Orléans, prince désespéré,
Cynique, jouisseur et tendre invétéré,
Que suit l’abbé Dubois, son bouffon de ministre,
Descend d’un beau carrosse en une cour sinistre,
Pleine d’un grand concours de pauvres et de gueux
Venus tendre au Régent l’épiderme rugueux
De sales grosses mains, dans l’espoir qu’on y donne.
Le prince est généreux ; l’abbé ne voit personne !
– Toi, tu ne fais jamais l’aumône aux miséreux…
– Ah ça non, Monseigneur, ils sont bien trop nombreux !
Sans doute faut-il être en bien grande misère
Pour ne pas rire un peu des mots du ministère !
Un dénommé Chirac, médicastre du temps,
Paraît deux ou trois fois, gros, gras et rebutant,
Dans des scènes du film. Si j’ai bonne mémoire,
Ce sage médecin n’arrivait pas à croire
(Quand depuis fort longtemps ce n’est plus litigieux)
Que peste ni variole étaient maux contagieux !
Cela n’empêcha pas d’entrer dans la noblesse
Cet homme dont l’esprit manquait bien de souplesse.
Je me demande si l’actuel président (3)
Compte dans ces aïeux ce cuistre, ce pédant.
Les temps ont bien changé : désormais, dans la France
Un Chirac peut fort bien détenir la régence.
Les petits d’autrefois sont les rois d’aujourd’hui.
Un autre changement s’est encore produit :
Quoique tournant toujours autour du même thème,
Les répliques des grands ne sont plus bien les mêmes :
– Ne laissez pas un cent aux pauvres amassés.
– Il est vrai, Monseigneur, qu’ils ne sont pas assez !
Il faut sans doute avoir un gros paquet de thunes
Pour ne pas pleurer fort devant notre (4) infortune.
Vers la fin de ce film, pris d’une étrange peur,
Le régent, sans raison, croit soudain qu’il se meurt…
– L’abbé ! Je meurs ! L’abbé ! Quittons la bacchanale !
Dubois cesse de boire aux fentes vaginales,
Et suit ce pauvre duc qu’il faut accompagner.
Ils vont trouver Chirac, seul à pouvoir soigner
Un mal inexistant, mais d’autant plus terrible.
L’équipage à travers la campagne paisible
S’ébranle à grand galop, lorsque, chemin faisant,
La voiture renverse un petit paysan.
L’enfant meurt sur le coup. On descend du carrosse,
Court vers le petit corps, qui gît, douleur atroce,
Entre les maigres bras de sa plus grande sœur.
En voyant ce tableau, le prince jouisseur,
Apparemment ému (à moins tout au contraire
Qu’en ce royaume rien ne le puisse distraire
De sa propre personne et de ses gros malheurs)
Commande que l’on donne à la soeurette en pleurs,
Pour la dédommager, quelques pièces dorées.
Et même alors on rit, quand devant l’éplorée,
Dubois, que rien ne touche, excepté le danger
De devoir de sa poche une pièce allonger,
S’écrie : « Ah ! J’en ai pas ! J’en ai pas ! », plein d’angoisse.
Le prince fait encor la généreuse grâce
D’inviter les parents de cette pauvre enfant
A venir au palais dès le matin suivant
Pour être mieux payés de leur cruelle perte ;
Puis remis, semble-t-il, de sa première alerte
(Il fallait pour cela qu’au milieu d’un chemin
S’aventure et trépasse un imprudent gamin
Entre les gros sabots d’impétueuses rosses),
Le voici remontant dans un second carrosse,
Qui suivait le premier, gisant un peu plus loin.
Les princes ont souvent de ces sortes d’appoints.
Il repart. Mais la sœur, la jeune paysanne,
Qui tient entre ses bras le petit corps diaphane,
Est pleine dans les yeux d’un limpide courroux :
Saisissant un flambeau de ses frêles bras roux,
Pour enflammer avec, sur le bord de la route,
La voiture échouée, elle la brûle toute,
Puis revient sur ses pas délicats et furieux
Jusqu’à son petit frère, et lui rouvre les yeux,
Tenant droit le garçon qui vient de rendre l’âme,
Afin que, de la mort, il puisse voir ces flammes,
Avant d’aller payer son obole au passeur.
« Regarde, petit frère, et vois, lui dit la sœur,
Comme brûlent ces riens, causes de nos souffrances ! »
Et bientôt, en effet, tout brûlait dans la France.
Difficile aujourd’hui de se représenter
Que si nous jouissons de notre liberté,
C’est grâce à cette fille autant qu’à nos grands hommes.
D’elle nous descendons, tous autant que nous sommes.
Mais d’elle on ne voudrait pas plus que d’un rôdeur.
A cause de son air et de sa sale odeur,
De sa peau, de ses poux et de toute sa crasse,
Nous la pourchasserions, comme une abjecte race !
Nous sommes devenus tous des ducs d’Orléans,
Assoiffés de plaisirs, affamés de néant.
Notre indécent banquet nous semble toujours chiche :
Pauvres nous nous trouvons de n’être pas plus riches !
Nous manquerons toujours de n’avoir pas encor.
Les excès, non la faim, nous maigrissent le corps,
Quand nous ne l’avons pas gonflé par la paresse,
Tant est devenu vrai qu’être assis nous engraisse.
Notre peuple autrefois, soulevé par la faim,
Criait à l’injustice, allait y mettre fin.
Aujourd’hui qu’ont cessé l’émeute et la colère,
Puisqu’en la douce France, il est moins de misère,
Le peuple est attroupé, non pour le prix du pain,
Mais parce qu’est baissé celui des escarpins !
Des marchands de souliers, nous sommes à la solde.
Quand émeute il y a, c’est que ce sont les soldes (5).
(1) OMB avait déjà publié cette satire dans la première version de son blogue.
(2) Que la fête commence…, Bertrand Tavernier, 1975.
(3) Il s’agit de Jacques Chirac, qui semble avoir été Président de la République à l’époque où OMB écrivait cette satire.
(4) OMB semble se compter parmi les moins chanceux de son temps. Pourtant, certains indices laissent penser qu’il n’était pas tant à plaindre que cela.
(5) Cette satire fut vraisemblablement écrite avant les émeutes de 2005. C’est sans doute à cause des images que diffusait régulièrement la télévision, montrant la foule, à l’ouverture des magasins, se ruant sur les produits devenus moins chers et se les disputant, qu’OMB assimile les soldes à des émeutes. On doute qu’il ait lui-même assisté, encore moins participé, à de telles scènes. Il ne détestait rien tant que la foule. |